Lorsque Franz Lehár a dirigé la première
de La Veuve joyeuse (Die lustige Witwe) à Vienne, le 30 décembre
1905, peu de spectateurs auraient pu se douter que cette opérette allait
devenir la plus populaire au monde, avec peut-être pour seule rivale La
chauve-souris (Die Fledermaus) de Johann Strauss fils. Costumes inappropriés
et défraîchis, budget insuffisant, répétitions trop
peu nombreuses et représentation donnée à la date la moins
populaire du calendrier des spectacles : malgré tout, La Veuve joyeuse
a fait l’effet d’une bombe musicale. Le spectacle a tenu l’affiche
du Theater-an-der-Wien jusqu’à la fin de l’hiver, s’est
transporté dans d’autres salles au cours de l’été
(normalement, il aurait tout simplement cessé) et à l’automne,
a repris l’affiche dans sa salle initiale. Lorsque La Veuve est arrivée
en Amérique, un auteur a écrit qu’elle « a envahi
tous les coins et recoins de la vie quotidienne. On a créé des
vêtements pour dames inspirés de ceux de La Veuve joyeuse. La musique
a été jouée dans tous les cafés et restaurants,
et la fameuse valse a même réussi à éclipser les
danses locales. » Des cigares de marque « Veuve joyeuse »
ont fait leur apparition, de même que des chocolats, des parfums, des
alcools, des excursions en train, des salons de thé et bien d’autres
produits.
Lehár n’est pas devenu célèbre du jour au lendemain.
Né dans la ville hongroise de Komárom, au nord-ouest de Budapest
près de la frontière avec l’actuelle République slovaque,
il a étudié le violon et la théorie musicale au Conservatoire
de Prague et bénéficié de l’aide de Dvorák
en matière de composition. Il a d’abord travaillé comme
violoniste, arrangeur, compositeur et chef d’harmonies de plusieurs régiments
dont un qui l’a mené à Vienne en 1899. C’est là
qu’en 1902, il est aussi devenu chef d’orchestre au Theater-an-der-Wien,
la salle qui a joué un rôle important dans la vie de plusieurs
grands compositeurs dont Mozart, Beethoven et Johann Strauss fils.
On pourrait se contenter de dire que La Veuve joyeuse a fait l’objet d’innombrables
représentations et s’arrêter là, mais pour étayer
ces dires, nous disposons de statistiques dont certaines sont époustouflantes.
Bernard Grun, biographe de Lehár, estime à au-delà d’un
demi-million le nombre de représentations qui en ont été
données à ce jour. Il a aussi découvert que lors d’un
seul samedi de 1907 à Buenos Aires, l’amateur d’opérettes
avait le choix entre dix représentations données en cinq langues
différentes dans autant de salles. Depuis sa création, l’œuvre
a été présentée en quelque vingt-cinq langues sur
tous les continents.